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CLAUDE WILD

CLAUDE WILD

« Nous sommes désolés, monsieur Wild, l’établissement ne possède pas de parking ». Claude Wild manque à cet instant de s’étrangler : « Quoi !? ». Eddy Mitchell, dans un coin du lobby, attend que l’orage passe. Claude Wild arrive enfin à reprendre son souffle et enchaîne : «J’annule ma réservation. Viens Eddy, on se casse ! ». Eddy Mitchell a coutume de dire de Claude Wild qu’il est le chauffeur le plus cher du Monde, et ce jour-là, le chauffeur-producteur-ami-confident-compagnon de route et de table et la star changent d’hôtel : « Parce que moi, quand je demande si il y a un parking et qu’on me répond que oui, et que quand j’arrive, y en a pas, j’ai plus confiance, je m’en vais ». Formidablement racontée par le comédien Stéphan Wojtowicz, l’anecdote fait sourire. Surtout, elle permet de comprendre qui est Claude Wild, producteur de spectacles à succès. Avant tout, un homme d’une franchise implacable et d’une honnêteté rare. A la fin de l’interview, quand on l’informe qu’il aura la possibilité de relire avant publication, il répond : « J’assume tout ce que je viens de vous dire ». Rencontre avec un producteur différent.

 

 

Parler de vous et prendre le temps de revenir sur votre parcours est-ce un exercice que vous appréciez ?

 

Oui et non. Oui, parce que je crois que c’est important de le faire de temps en temps. Et non, parce que ça provoque inlassablement chez moi des regrets et du mal-être.

 

Pourquoi avoir accepté cette interview ?


Je dois être un peu maso… (sourire)

 

J’ai lu que vous étiez peu enclin à parler de vous, ne jugeant pas le sujet suffisamment intéressant…

 

C’est vraisemblable que vous l’ayez lu. Il ne faut pas oublier que mon métier, celui de producteur, est un métier de l’ombre. La lumière, elle est pour les artistes.

 

Cette pensée n’est-elle pas la principale raison de votre relatif anonymat aux yeux du grand public ?

 

Sans doute. Vous savez, je connais des producteurs dont le but est, entre autres choses, d’être pris en photo avec leur femme pour se retrouver dans Gala ou dans Paris Match. Pour moi, ça n’a jamais été une finalité. Être reconnu à Orly, en salle d’embarquement avant de prendre l’avion, ça ne m’intéresse pas.


Comment la musique est-elle apparue dans votre vie ?

 

Par goût pour la chanson française, dès l’adolescence. Beaucoup de gens de ma génération aimaient les Rolling Stones ou les Beatles. Moi, je préférais Brel, Brassens et Ferré. Ils m’ont donné envie d’écrire des chansons, d’être auteur. C’est le hasard qui m’a permis de mettre un pied dans ce milieu. Il faut savoir que je n’ai aucun diplôme. Le certificat d’études, je n’avais pas voulu le passer, me réservant pour des diplômes plus importants, comme pourrait le faire un sauteur à la perche… sauf que les autres diplômes, brevet et bac : je les ai loupés ! J’ai donc démarré jeune dans la vie active en tant qu’employé aux écritures. Pour ainsi dire, je n’étais rien. On travaillait dans une grande pièce, chaque employé remplissait des dossiers sur son bureau. Celui du chef était disposé face à nous. Un soir, cinq minutes avant la fin de la journée, il m’a dit : « Wild, vous viendrez me voir avant de partir ». À dix-huit heures, nous nous sommes tous levés. C’était très scolaire. Je me suis dirigé vers le chef qui m’a alors félicité : « Je voulais vous dire que j’étais très content de vous. Si vous continuez comme ça, dans quinze ans, vous prendrez ma place ». Le lendemain, je lui ai présenté ma démission. Pour moi, remplacer ce gros con après quinze ans de services, ce n’était pas un objectif…

 

L’anecdote souligne un trait de caractère que l’on retrouvera tout au long de votre parcours. Il en existe une autre qui marque vos premiers pas dans le milieu du spectacle…

 

C’est vrai. Le hasard, la chance… Un soir, j’avais été voir Jacques Loussier, dont j’avais tous les disques, et son Trio Play Bach (NDLR : groupe de jazz, créé par Loussier, qui reprenait les compositions de Bach sous une forme différente) au Théâtre des Champs-Elysées. J’avais adoré cette soirée. Un mois plus tard, alors que je venais d’avoir mon permis de conduire, mon père me demande d’emmener ma sœur à l’aéroport. Elle était petit rat de l’Opéra de Paris et s’envolait pour l’Espagne. Je l’accompagne et reste avec elle en attendant l’embarquement. Là, qui je vois arriver ? Jacques Loussier ! Je dis à ma sœur, qui avait tout juste douze ans : « Si tu vois Jacques Loussier sur place, dis-lui que je veux écrire des chansons ». Un truc con, quoi ! A son retour, quinze jours plus tard, je lui demande : « Alors ? ». Elle me répond : « Je lui ai parlé. D’ailleurs, voilà son numéro de téléphone ! ». Un soir, après quelques tentatives, j’arrive à le joindre. Après m’être présenté, il m’a confié que ma sœur l’avait attrapé par la manche juste avant qu’il n’entre en scène, et que sa demande l’avait amusé. Il m’a invité à venir dîner chez lui, du côté de Rambouillet. Tenant à marquer le coup, j’avais acheté un petit arbre en guise de présent. Je n’imaginais pas qu’il avait une propriété avec cent-cinquante hectares de forêt ! J’avais vraiment l’air d’un con (sourires) !

 

Il a dû être touché, malgré tout…

 

En tout cas, il a ri ! Il m’a dit : « J’en avais pas vraiment besoin, mais je vais le planter ». Au cours du dîner, il me demande : « Tu es sonorisateur ? ». Je lui réponds que non. « Et bien, à partir d’aujourd’hui, tu es sonorisateur de Guy Bedos et Sophie Daumier ! ». Loussier m’a appris quelques trucs, mais je n’y connaissais strictement rien. C’est comme ça que je me suis retrouvé à Bruxelles en tant que sonorisateur de Guy Bedos et Sophie Daumier pour la création de leur spectacle « Tête Bêche » qui a été un grand succès…

 

 

Avez-vous effectué un test ?

 

Même pas. J’ai été engagé comme ça. Loussier avait fait les musiques du spectacle de Bedos : ils étaient très amis. C’est Bedos qui avait confié à Loussier la tâche de lui trouver un nouveau sonorisateur. Il l’a appelé pour lui dire : « Guy, j’ai le mec qu’il te faut ! ». On était en plein délire, quoi. Pourtant, j’ai travaillé avec eux pendant sept ans…

 

Appréhendiez-vous cette nouvelle fonction ?

 

Bien sûr. En fait, je crois que je n’ai pas réfléchi. Si je l’avais fait, je n’aurais jamais accepté. C’est comme si, aujourd’hui, on me demandait de faire décoller un avion et que je répondais : « Pas de problème, je mets les gaz ! ». Malgré tout, ça s’est bien passé : j’avais soif d’apprendre, et la volonté de réussir.

 

Comment se sont déroulées ces années avec eux ?

 

Ça a été une très belle école : Il n’y a rien de plus dur que l’humour. Sur scène, le chanteur est accompagné de son orchestre. Je veux dire par là qu’il y a des décibels. L’humoriste, lui, est seul face au public. Si quelqu’un tousse au moment où il dit la phrase qui doit faire rire, c’est fichu. Plus tard, j’ai travaillé avec Fernand Raynaud. J’ai vécu un truc formidable avec lui. En tournée, quand il arrivait dans la salle, il convoquait la chef ouvreuse. Il lui demandait de venir avec toutes les sucreries mises en vente, et il lui achetait la totalité ! Il savait que l’ouvreuse avait besoin de ça pour vivre, mais en même temps, il ne voulait pas que les gens mangent des bonbons pendant son spectacle ! Tout ça pour vous dire que j’ai commencé par le plus difficile. Ça m’a donné une rigueur et une humilité, que j’ai conservées au fil des années, et dont manquent peut-être d’autres producteurs plus jeunes. Aujourd’hui, je suis revenu à l’humour (NDLR : Claude Wild est le producteur de la comédienne Constance). Je boucle la boucle, en quelque sorte.

 

Pourquoi votre collaboration avec Bedos a-t-elle pris fin ?

 

On se fâche. J’ai vécu mai 68 avec lui. C’est l’époque où les comédiens allaient au Théâtre de la Porte Saint-Martin pour chier sur le pouvoir. J’avais, d’un côté, cette image de Bedos : le personnage public qui haranguait ses camarades. Il disait vouloir une révolution, promettait d’aller aux usines Renault de Boulogne-Billancourt pour aider les ouvriers en grève. Seulement, le soir, il rentrait chez lui dans son duplex de l’avenue Paul Doumer pour dîner avec ses amis. Là, il tenait un tout autre langage…

 

C’est ce double discours qui vous a dérangé ?

 

Oui, il y avait un tel décalage entre son discours et la réalité. Ça m’a choqué, et nous en sommes très vite venus à ne plus nous supporter.

 

Vous ne tolérez pas le manque d’honnêteté intellectuelle…

 

Non, et c’est sans doute aussi pour ça que je ne suis pas riche aujourd’hui…

 

Comment parvenez-vous à rebondir après cette séparation ?

 

J’avais fait sept années avec Bedos en tant que secrétaire et sonorisateur. On avait notamment été en Afrique, grâce à une personne qui organisait des tournées, avec des artistes français, dans les pays d’Afrique occidentale et du Maghreb. À cette époque-là, nos expatriés ne rentraient pas en France tous les ans comme c’est le cas aujourd’hui. Alors, certains artistes venaient à eux. Lorsque nous y avions été avec Bedos, l’organisateur m’avait vu travailler, et m’avait glissé : « Si un jour vous le souhaitez, j’aimerais que nous travaillions ensemble ».  Quand j’ai quitté Bedos, je l’ai appelé. Il m’a engagé comme administrateur. J’ai fait des tournées avec Thierry Le Luron, Julien Clerc ou encore Fernand Raynaud, avec qui j’ai des souvenirs formidables. Chaque année, il me promettait de me céder son affaire. Il ne le faisait pas, et en plus, il ne m’augmentait pas. Je travaillais pour des peanuts ! Un jour, j’étais en spectacle, à l’île de la Réunion, avec Johnny Hallyday. On s’était très bien entendus et il m’avait dit : « J’en ai un peu marre des Marouani,  ça serait bien que tu bosses avec moi ! ». C’est comme ça que je me suis retrouvé, à vingt-huit ans, agent de Johnny Hallyday et de Sylvie Vartan.

 

Pour se repérer chronologiquement, on est alors au début des années soixante-dix…

 

Voilà, et ça a duré deux ans…

 

On le sait, Johnny a connu des hauts et des bas tout au long de sa carrière. Quelle place occupait-il au moment où vous êtes devenu son imprésario ?

 

C’était une vedette, mais pas comme il l’est aujourd’hui. D’ailleurs, le métier n’était pas ce qu’il est devenu non plus. Il n’y avait pas de vraies tournées : on était achetés par des comités des fêtes, des municipalités ou même des particuliers. Chaque spectacle était vendu à un organisme. Il y avait un peu d’éclairage, un peu de son : ce n’étaient pas les grandes messes qui existent depuis. Les tournées produites comme on en connaît à présent, ça n’existait pas.

 

Les galas étaient-ils planifiés des mois, voire des années à l’avance comme c’est le cas aujourd’hui ?

 

Non, non. Une tournée d’été, elle était planifiée au mois d’avril. Pour faire un comparatif, la tournée d’adieu d’Eddy Mitchell, qui s’est étendue entre 2010 et 2011, je l’avais mise en place en 2008. Pour avoir l’Olympia un mois, faut s’y prendre trois ans à l’avance. À l’époque, il n’y avait que trois salles de music-hall : l’Olympia, Bobino et l’Alhambra. Les producteurs ne louaient pas la salle comme aujourd’hui, c’est la salle qui achetait l’artiste. Ils leur donnaient des nèfles ! Le samedi, les artistes faisaient deux représentations ; le dimanche, trois ! Et ils étaient payés à la journée, pas à la représentation. Par représentation, un chanteur vedette peut gagner maintenant entre  et trente et cent-cinquante mille euros. Avant, c’était l’équivalent de mille francs par jour, même quand il en faisait trois. Le métier a considérablement changé.

 

L’évolution de ce métier a-t-elle été constante ?

 

Je pense qu’il y a eu un bouleversement quand nous, les producteurs, avons pris la place des agents. Quand des gens comme Jean-Claude Camus et moi sommes arrivés sur le marché, on a travaillé différemment. Moi, quand j’ai commencé grâce à Véronique Sanson, c’était avec des équipes anglaises. Ça m’a obligé à voir le métier d’une autre façon, car ces gens-là avaient déjà tourné avec Elton John et Paul McCartney.  Ils avaient l’habitude d’avoir la cuisine qui suivait, de voyager dans des bus spécialement équipés pour qu’ils puissent dormir pendant le trajet d’une ville à l’autre, de faire cinq ou six spectacles par semaine.

 

Ils avaient des années d’avance sur les tournées françaises…

 

Voilà. Je n’ai fait que les copier. C’est ainsi que, par la suite, de nouvelles salles sont arrivées. Les palais des sports et autres parcs expo ont commencé à nous accueillir. Plus il y a eu les Zéniths. Les programmes hallucinants dans des salles de mille places, c’était fini. Par hallucinant, j’entends ces spectacles où il y avait plusieurs parties. Adamo, Joe Dassin, Sylvie Vartan, un mec avec un phoque, un ventriloque et un imitateur. Tout ça dans la même soirée, et dans une salle de mille places. Nous, on a commencé à faire des salles de deux mille jusque cinq mille places. Les spectacles avec plusieurs parties se sont rapidement transformés en concert et en récital. Là, on en est au stade où il n’y a plus qu’un artiste, qui chante pendant deux heures.

 

Quelle est la prochaine étape, selon vous ?

 

Je pense qu’on va aller soit vers les mégas shows (sic), ce que, personnellement, je déteste. Je parle de ces spectacles dans des stades, où ne voit rien, ou alors un artiste dans un écran géant. Autant être chez soi ! Ou alors on ira vers des spectacles beaucoup plus intimistes, avec une vraie relation artiste-salle, comme on le faisait avec Brel, Brassens, etc.

 

Il y a une catégorie d’artistes qui ne semble adaptée à aucun de ces deux formats. On y classe Eddy Mitchell, que vous produisez depuis près de quarante ans…

 

C’est vrai, mais Eddy arrive en fin de carrière. La salle idéale, pour lui, c’est l’Olympia ou le Palais des Sports.

 

Ce sont deux salles aux configurations et aux atmosphères différentes…

 

On reste dans des créneaux humains. Eddy, je l’ai fait, avec réussite, à Bercy. Pourtant, je préfère le voir à l’Olympia.

 

 

Revenons à vous. Pourquoi votre collaboration avec Johnny s’est-elle achevée ?

 

Parce qu’à l’époque il était ingérable. Il fallait gérer Johnny et Sylvie, qui étaient mariés, qui s’aimaient, mais qui avaient quand même deux egos d’artistes. Ce n’était pas toujours facile. Et puis, Johnny, il se couchait à cinq heures du matin ! Moi, je n’ai jamais été un fêtard, ni un mec de boîte de nuit. À part du vin à table, je ne bois pas d’alcool. Johnny avait une cour autour de lui, et comme pour lui c’était toujours le dernier qui parlait qui avait raison, c’était trop compliqué. Fidèle à moi-même, je ne me sentais pas bien et j’ai choisi de partir…

 

A-t-il essayé de vous retenir ?

 

Non, non. Il en avait marre autant que j’en avais marre. Vous savez, c’est comme dans un couple. Il y en a toujours un qui part, mais généralement, il y a un problème des deux côtés…

 

La suite est difficile pour vous…

 

Oui. Déjà, comme je vous le disais, j’avais pris la place des Marouani avec Johnny Hallyday. C’était le début de leur déclin, mais ils restaient importants. Suite à ça, ils m’ont souvent savonné la planche, ce qui est normal, finalement. J’ai connu ce qu’on peut appeler une traversée du désert. Heureusement, un jeune groupe, qui s’appelait Zoo et qui avait joué sur un très bel album de Léo Ferré – que je vous conseille – avait fait un disque et m’avait contacté pour que je m’occupe d’eux. Je n’avais rien donc j’étais d’accord, bien que je ne voyais pas vraiment ce que je pouvais faire pour eux. J’ai appris qu’Eddy Mitchell, que je ne connaissais pas, cherchait un orchestre et avait pensé à Zoo. Je le rencontre et il me dit qu’en plus d’un orchestre, il cherche également un régisseur. Je lui réponds : « J’en connais un, et un bien même ! ». « C’est qui ? ». « C’est moi ! ». Voilà comment je suis passé d’agent de Johnny Hallyday et Sylvie Vartan, à régisseur d’Eddy Mitchell.

 

C’est un retour en arrière…

 

Ça ne me posait aucun problème. À cette époque, Eddy avait deux agents qui travaillaient ensemble. Je n’aimais pas trop leurs méthodes…

 

Quelles étaient ces méthodes ?

 

C’était pas très honnête, quoi. J’entendais des choses, des chiffres. Un jour, Eddy me demande si tout va bien. Je lui réponds que oui. Il me dit : « Ça a pas l’air ! ». « Si, tout va bien, mais il y a des choses autour de vous qui ne me paraissent pas claires ». Il me questionne, et je lui confie mon sentiment. Suite à quoi, il me lance : « Ouais, ça m’étonne pas. Est-ce que vous voudriez devenir mon agent ? ». C’est comme ça que tout s’est fait.

 

Ça correspond à une période délicate, la seule connue par Eddy au cours de sa carrière…

 

Oui, la seule. Certains soirs, il y avait trois cent personnes, et tous avec des « bananes ». Des nostalgiques, quoi… C’était pas la gloire !

 

Étiez-vous convaincu qu’il rebondirait ?

 

Oui, et surtout, c’était une vraie opportunité pour moi. C’était un homme bien, un chanteur qui n’avait jamais vendu son âme, qui était très rigoureux. C’est pour ça qu’il a eu cette période un peu « down ». Il avait simplement refusé de faire ce qui était à la mode. C’était dans les années soixante-douze, soixante-treize…

Était-ce un pari pour vous ?

 

Même pas, puisque je n’étais que son régisseur, au départ. Je n’avais pas autre chose à foutre. Je n’investissais pas sur lui.

 

C’est le début d’une époque bénie pour vous, qui durera vingt ans…

 

C’est vrai. Un peu plus tard, j’entends un mec à la radio. Je prends la chanson en pleine gueule. Je me suis renseigné pour avoir son numéro, j’y parviens et je l’appelle en lui disant : « Ecoutez, je n’ai jamais contacté personne comme ça, mais votre chanson, elle est extraordinaire ! Si vous cherchez quelqu’un, j’aimerais m’occuper de vous ». C’était Michel Jonasz.

 

Avez-vous conscience d’être un producteur différent ? Un soir, je me suis retrouvé dans une salle de spectacle et, sans le connaître, j’ai identifié Gilbert Coullier. Son attitude, la façon dont il assistait au concert, tout me disait qu’il était producteur…

 

(sourire) Je comprends ce que vous voulez dire. Moi, il m’est même arrivé qu’on m’interdise l’accès à la salle d’un chanteur que je produisais parce que je n’avais pas mon pass ! Je ne devais pas assez ressembler au « producteur » comme on peut se l’imaginer. Il y a différentes manières d’être producteur, comme il y a différentes manières d’être mari, par exemple. Aujourd’hui, je ne produis plus de chanteur, et je ne peux pas dire que la musique me manque. Plus que l’amour de la musique, j’aime les artistes. J’ai connu les chanteurs et je m’y suis attaché. Dans ma carrière, quand j’ai fait des choix par esprit mercantile plutôt que par goût, je me suis toujours planté ! Ça m’a conforté dans ma façon d’être et de travailler.

 

Vous reconnaissez-vous dans la nouvelle génération de producteurs ?

 

Parmi les nouvelles générations de producteurs, le seul que je respecte est Thierry Suc (NDLR : Mylène Farmer, Yannick Noah, Calogero, Zazie…) qui allie les qualités des vieux, comme Jean-Claude Camus et moi, et celles de la nouvelle génération plus pointue sur le marketing et les nouvelles technologies. Mais il a surtout cette qualité que la plupart des autres n’ont pas : il aime ses Artistes. Je suis flatté lorsqu’il dit que je suis son mentor et si ce qu’il dit est vrai, je peux affirmer que «  l’élève a dépassé le maître ».

 

Dans les années quatre-vingt, vous produisez un nombre impressionnant d’artistes, plus prestigieux les uns que les autres. Berger, Sanson, Voulzy, Souchon…

 

Oui, mais pas en même temps. Pendant vingt ans, j’ai produit Mitchell, Sanson et Jonasz en même temps. Gall et Berger, on a travaillé ensemble six ou sept ans. Voulzy, quatre ou cinq. Souchon, un peu moins. Vous voyez, ce ne sont pas que des histoires au long cours…

 

L’esprit mercantile dont vous parliez à l’instant, qui n’épargne pas les artistes, est-il la principale raison de leurs changements de producteurs ?

 

Non, il n’y a pas de règle. Avec Jonasz, pas exemple, c’était une histoire d’amour qui arrivait à son terme après vingt ans. Je crois que nous avons fait des envieux, tant nous étions un excellent couple artiste-producteur. On avait des idées, notamment « Unis vers l’uni » en 1985. Plus tard, je lui avais soufflé l’idée de faire un spectacle sans album avant. C’est lui qui a ensuite trouvé le titre, le fil conducteur. On fonctionnait comme ça. Un soir, en 87, on dîne chez lui. À l’époque, on fumait du haschisch. Il me demande ce que l’on pourrait faire comme prochain spectacle. Moi, j’étais complètement défoncé, et j’ai lancé : « On va faire un truc sans publicité et sans nouvel album. T’es à un stade où si on met ton nom sur une affiche, les gens viennent ! ». Je n’ai eu aucune nouvelle de Jonasz pendant un mois, jusqu’au jour où il m’a appelé pour me dire qu’il avait réfléchi à ce que je lui avais dit, et que le spectacle s’appellerait : « La fabuleuse histoire de Mister Swing ».

 

Pour les autres artistes, le fait de ne pas collaborer plus longtemps était dû à une logique de marché…

 

Oui, oui, puisque quand ça marche bien, les artistes font l’objet de nombreuses sollicitations extérieures qui peuvent les perturber un peu. Avec Gall et Berger, on s’est séparés parce que les spectacles de France marchaient très bien, tandis que ceux de Michel beaucoup moins. Économiquement, c’était difficile. Il était coproducteur et se conduisait de façon remarquable. Quand il y avait des pertes, il faisait un chèque. Un jour, je lui ai dit : « Michel, je ne peux pas continuer. Je ne peux plus suivre financièrement ». Il l’a compris. Ensuite, un autre producteur est arrivé (NDLR : Roland Hubert, décédé depuis) et ils ont fait « Starmania » ensemble. Je n’étais pas au courant de ce projet. Ce qu’il faut savoir, c’est que même si les concerts ne marchaient pas autant qu’espéré, Michel, qui était son propre éditeur, vendait beaucoup de disques. Nous, producteurs, on ne gagne rien sur les disques.

 

Vous avez également été le producteur français d’immenses artistes étrangers tels que Tina Turner, Whitney Houston, Lionel Ritchie, Joe Cocker ou encore Elton John. En quoi consistait votre travail avec eux ?

 

Le travail n’était pas énorme. Ils arrivent avec un spectacle, vous demandent de louer la salle, de faire la promotion et de les accueillir techniquement. En clair, c’est totalement inintéressant.

 

Vous n’aviez pas de rapports avec ces artistes ?

 

Non. Bonjour, au revoir. Et encore, quand ils le disent ! Par exemple, j’ai fait Whitney Houston juste après l’immense succès de « Bodyguard ». Le Bercy était plein à craquer sans en avoir fait la publicité. Un quart d’heure avant qu’elle sorte de sa loge pour aller à la scène – elle avait trente mètres à faire  – tous les couloirs étaient interdits ! Il ne fallait surtout pas qu’elle croise quelqu’un qu’elle ne connaissait pas. Alors, c’est vrai, ça m’a rapporté de l’argent ; mais, sur le plan humain et professionnel, ça n’avait aucun intérêt.

 

Avec ces artistes, vous avez découvert des attitudes que vous ne connaissiez pas en France…

 

Oui, ça m’a d’ailleurs rendu les artistes français beaucoup plus sympathiques (sourire) !

 

Avec eux, je crois que vous vous investissiez également sur le plan artistique…

 

Il y a des producteurs qui sont exclusivement financiers, d’autres sont aussi artistiques. Coullier, d’après ce que j’en sais, n’est que financier. Camus est plus artistique. Pour moi, il était hors de question de faire un spectacle sans choisir les équipes techniques. Je parle des sonorisateurs, des créateurs lumières, etc. Souvent, c’est avec ce dernier que l’on crée le spectacle. Hormis sur les spectacles de France Gall, et un autre avec Eddy que nous regrettons, je n’ai jamais eu de metteur en scène. Le spectacle est donc, d’une part, créé par l’artiste, quand celui-ci a des idées. Attention, ils n’en ont pas tous (sourire). De l’autre, par le créateur des lumières et moi. Ce sont des petites touches. Avec Jonasz, on a fait un dernier spectacle ensemble, en 92, qui s’appelait « Où est la source ? ». Une nuit, j’avais rêvé d’une entrée en scène où il arriverait, dans le silence, en tapant sur son cœur, en rythme. Je lui en ai parlé, et c’est de cette façon qu’il a démarré le spectacle. Sur la mise en scène, je n’ai aucun mérite, c’est souvent des choses qui me viennent comme ça…

 

Techniquement, aussi, vous avez souvent innové…

 

Oui, dans les années quatre-vingt, que ce soit avec Jonasz ou Sanson. « Unis vers l’uni », en 85, était très novateur. Aujourd’hui, les gens trouveraient ça presque banal. Sauf qu’à l’époque, il n’y avait pas encore ce genre de grands spectacles.

 

Ce que tout le monde ignore, c’est que vous avez également compté dans le succès de « Joe le taxi », le tube de Vanessa Paradis…

 

Je vois l’anecdote dont vous voulez parler. Elle est vraie, mais il est difficile pour moi d’en parler car Vanessa Paradis ne me connaît pas, et je ne la connais pas non plus. C’est très simple : à cette époque, j’étais proche de Max Guazzini, qui était alors le patron de la radio NRJ. Par ailleurs, j’étais copain avec Franck Langolff (NDLR : compositeur français ayant notamment collaboré avec Renaud, Florent Pagny, Michel Delpech et, donc, Vanessa Paradis) qui, un jour, me fait écouter « Joe le taxi ». J’ai trouvé cette chanson formidable ! Je lui ai dit : « Là, tu tiens un tube ! ». Il m’a répondu : « Un tube ? On se fait jeter de toutes les radios ! ». Je lui dis que j’irai voir NRJ, bien que la station n’ait pas voulu de la chanson auparavant. J’ai été voir Max Guazzini pour lui dire qu’il fallait vraiment passer cette chanson qui était imparable. Max a fait des tests sur le public, qui se sont révélés être positifs. Il a commencé à passer la chanson sur l’antenne, et ça a été détonateur. Attention, ce n’est pas grâce à moi ! Malheureusement, Franck ne peut plus en parler puisqu’il n’est plus de ce monde (NDLR : décédé en 2006). C’est vrai que j’aurais pu lui dire : « OK, je vais faire mon possible pour tu passes sur NRJ, mais si c’est le cas, tu me donnes 5 % des ventes ». Je ne l’ai pas fait, c’était un copain. Et puis, je n’étais pas certain de pouvoir lui rendre ce service et d’être entendu.


C’est presque un comble pour un producteur : vous ne seriez pas assez financier…

 

C’est sûr, mais si je l’avais été plus, je n’aurais jamais fait les spectacles que j’ai faits. À un moment, c’est un choix. Être riche n’est pas une finalité pour moi. Le plus riche du cimetière, encore moins ! Maintenant, c’est vrai que quand je vois certains de mes concurrents louer un yacht de soixante mètres ou partir tous les quinze jours dans les plus grands hôtels, je me dis qu’ils ont bien de la chance. Mais bon, peut-être que quand ils se retournent sur leur parcours, ils n’ont pas la fierté que je peux avoir.

 

N’avez-vous jamais transigé ?

 

Non. Ma chance et mon handicap, c’est que je suis un enfant de pauvre. J’ai été élevé par un grand-père anar qui m’a dit, quand j’étais tout jeune : « Mon petit, une seule devise : ni dieu, ni maître ». Plus tard, j’ai aimé Léo Ferré qui a chanté une chanson qui portait ce titre. Ça m’a suivi toute ma vie, et c’est encore le cas maintenant. Si demain on me dit que je suis obligé de me coucher, je suis capable de tout foutre en l’air. Alors que si j’arrête de travailler, je n’ai pas de quoi manger la semaine prochaine. Avec les maisons de disques, je me suis souvent heurté. Ils avaient des intérêts divergents des miens et de ceux de mon artiste par rapport à la scène. Le dernier vrai patron de maison de disques, c’était Bernard de Bosson, qui était à la tête de WEA. Lui, dans son bureau, il avait un piano et il en jouait. Maintenant, dans ces bureaux, on ne voit que des trucs marketing et des courbes de ventes. La maison de disques, c’est un endroit où on ne parle jamais de musique. Jamais. Mes divergences avec ces gens-là m’ont valu pas mal d’inimitiés. La conséquence, c’est que quand de jeunes artistes cherchaient un producteur, on ne mentionnait jamais mon nom. Pour les maisons de disques, j’étais un emmerdeur. D’autres que moi étaient plus conciliants…

 

Vous évoquez les maisons de disques : certaines rachètent depuis quelques années des sociétés de production. Avez-vous été approché dans cette optique ?

 

Non car à l’époque ou j’avais une grosse écurie (NDLR : Jonasz, Sanson, Berger, Gall, Capdevielle, Thiefaine, Voulzy, Souchon, etc.) ainsi que les artistes étrangers (Elton John, Tina Turner, A-ha, Joe Cocker, Whitney Houston, Lionel Richie, etc.). Les maisons de disques ne désiraient pas acquérir les sociétés de productions de spectacles vivants, nous étions chacun dans notre rôle : à eux la production discographique et à nous le complément avec des spectacles à Paris et en tournée. Pour les gros artistes confirmés, il y a avait des Tour Supports qui étaient une aide des maisons de disques pour payer les affiches et la publicité. C’était prévu par contrat avec l’artiste. Les maisons de disques gagnaient beaucoup d’argent à l’époque, les artistes confirmés vendaient entre cinq-cent mille et deux millions d’albums… C’est dire que le métier a changé ! C’est l’avènement d’Internet et le téléchargement qui a changé la donne, avec le téléchargement illégal… La vente des disques à été divisée par cinq voire dix pour certains. Pour revenir à votre question, je n’ai pas été approché et de toute façon je n’aurais pas accepté la moindre proposition car c’est vendre son âme au diable, le producteur n’est plus libre, il doit mettre sur la route les artistes produits par la maison de disques même s’il ne les aime pas. A court terme, il n’est plus le patron, le décideur, mais l’employé de la multinationale. La preuve vient d’en être donnée voici quelques jours avec le renvoi du patron de « Camus Productions » et son remplacement par une personne qui est plus un homme de dossier  qu’un artistique. En un coup de crayon, on a rayé de la carte une institution artisanale de cinquante ans qui a produit des spectacles qui resteront dans la mémoire collective ! ils ont même changé le nom et ont choisi comme enseigne un nom qui s’apparente aux bruits et non à la musique, tout un symbole. Mais c’est la loi du genre : ou on choisit l’argent et l’on doit rendre des comptes quasi quotidiennement à des financiers, ou on reste libre… Vous connaissez ma philosophie : Ni dieu, ni maître.

 

 

Évoquons un événement important, la première tournée des Enfoirés. Vous la produisez autour d’une vraie dream team…

 

C’est la première et la seule tournée. Le début de l’histoire, c’est un dîner chez Eddy Mitchell, où Véronique Colucci, la veuve de Michel, était présente. Elle voulait monter un événement, et m’a demandé si j’avais une idée. Oui, l’idée c’était de prendre quelques immenses vedettes et de faire une tournée. Elle m’a demandé de lui faire une offre. Au départ, j’avais dressé une liste de plusieurs noms, dont les cinq qui étaient là au final : Mitchell, Hallyday, Goldman, Sanson et Sardou. J’avais ajouté Jonasz, Berger et Gall. Je pensais même à Berger pour mettre en scène le spectacle. Quelques temps avant, j’avais vu le spectacle magnifique qu’il avait réalisé pour Johnny à Bercy, et je me disais que ce serait bien qu’il le fasse. Malheureusement, comme Véronique Sanson était là, ce n’était pas possible. J’ai dit à Eddy que c’était à lui de contacter les artistes. Si ça avait été moi, les producteurs de chacun l’auraient mal pris et auraient fait en sorte que ça ne se fasse pas. Il a appelé Sardou et Hallyday, tandis que Véronique Colucci contactait Goldmann. Pour Sanson, ce n’était pas un souci puisqu’elle travaillait avec moi. Les trois autres ont donné leur accord, et nous nous sommes réunis autour d’un concept. La question qui subsistait était : comment va-t-on appeler la tournée ? Personne n’avait d’idée. Véronique Colucci m’a mis en relation avec l’un des créatifs d’Euro RSCG (NDLR : grande agence de communication devenue Havas depuis 2012). Un jour, il m’appelle pour me dire : « On a trouvé le nom : la tournée des Enfoirés ! ». Je me voyais mal aller voir les artistes pour leur annoncer ça, j’étais sûr de me faire jeter. Contre toute attente, ils ont trouvé ça génial !

 

Vous avez travaillé avec trois des cinq artistes qui composaient cette tournée. Auriez-vous pu travailler avec les deux autres ?

 

Sardou et Goldman ? Bien sûr. Il y a peu d’artistes français, en dehors de ceux avec lesquels j’ai travaillé, avec qui j’aurais aimé le faire. Mais ces deux-là, oui.

 

Il y a deux ans, étiez-vous sur les rangs pour le récupérer lorsque Sardou a choisi de quitter Jean-Claude Camus ?

 

Non, puisque ce changement de producteur s’est fait pour des raisons financières. Si Sardou lit ces quelques mots, il va peut-être se dire : « Pour qui il se prend ce con de Wild ? » mais je pense qu’il n’a pas fait le choix de l’amitié ou de la façon de travailler. Coullier lui a fait un chèque de plusieurs millions d’euros. Avec moi, le chèque, il aurait été sans provision !

 

C’est rentable pour Coullier ?

 

Bien sûr. Dans le pire des cas, il ne perd pas d’argent, ou alors un petit peu. Mais il a une telle surface financière, qu’il peut se le permettre.

 

Pour Johnny, on a entendu beaucoup de choses au sujet d’un démarrage de tournée plus difficile que d’habitude, le Stade de France qui n’affiche pas complet. Coullier a-t-il perdu de l’argent dans ce début de collaboration ?

 

Ça, il n’y a qu’eux qui le savent. Les observateurs ne peuvent faire que des perspectives. Ce que je sais, par contre, c’est que quand on met les sommes qui sont annoncées sur la table, il faut faire des salles pleines…

 

On parle d’Eddy, de Johnny et de Sardou. Je crois savoir que tous les trois avaient un projet de comédie musicale en commun…

 

Oui, c’était Hamlet ! Franchement, c’est le genre d’idée qu’on a en fin de soirée avec deux grammes d’alcool dans le sang. Ça aurait été ridicule.

 

Pour en revenir aux Enfoirés, rejoignez-vous les propos tenus par Eddy Mitchell dans les colonnes du Point dernièrement (NDLR : « C’est devenu une opération commerciale. Tant mieux pour eux, mais ça n’a rien à voir avec la musique. Je ne vais pas me trimbaler avec des gens qui ne savent pas chanter ») ?

 

Je le rejoins totalement sur un plan artistique. Après, est-ce que les Enfoirés disent qu’ils font un spectacle artistiquement haut de gamme ? Tous les chanteurs français veulent y être car c’est une espèce de hit-parade. Même chose pour les humoristes, les sportifs et les mannequins. Je m’attends à ce que l’année prochaine, ils prennent Nabilla ! C’est devenu un grand bazar ! Personnellement, je trouve ça nul, mais si ça peut permettre de nourrir ceux qui ont faim, d’accord.

 

Autre aspect de votre parcours que l’on ne connaît pas : vous avez produit des albums, sans l’appui des maisons de disques. Etait-ce une erreur ?

 

En tout cas, ce fut un échec. Les maisons de disques faisaient la distribution, mais elles s’en foutaient. C’est un métier très particulier qui n’est pas le mien. Je n’ai eu que des échecs. Dont un qui a laissé des traces indélébiles…

 

Quelques temps plus tard, en 1993, vous vous retirez du métier…

 

Cette année-là, j’ai eu une cassure dans ma vie, à tous les niveaux. Je ne sais plus s’il y avait eu des signes avant-coureurs. Je ne m’en rappelle pas. J’avais un gros bureau, j’arrêtais pas d’être sur les routes, et les artistes commençaient à m’emmerder. Jonasz, il était dans ses croyances de secte et ça prenait de plus en plus d’importance dans ses choix artistiques. Véro (NDLR : Sanson), était assez velléitaire, elle commettait disons certains excès. J’en avais vraiment marre. Le problème, c’est que j’ai arrêté sans en avoir les moyens…

 

Quel est votre quotidien durant ces longs mois ?

 

D’abord, je change de vie car je tombe éperdument amoureux d’une très jolie jeune femme. Je dois avouer que j’ai été attiré par son physique, mais très vite je me suis rendu compte qu’elle était plus belle de l’intérieur que de l’extérieur, c’est dire… A cette période, je garde malgré tout Eddy Mitchell, c’est le seul.  J’ai voyagé, j’ai regardé des films, j’ai été vivre en Corse. Je me suis coupé du monde et j’ai attendu. J’ai beaucoup réfléchi.

 

Pendant ces moments de réflexion, avez-vous pensé à ces gens que vous avez aidés et qui n’ont pas forcément renvoyé l’ascenseur ?

 

Personne ne l’a fait, hormis Eddy Mitchell. Je ne sais pas si c’est un regret, vous voyez. Vous savez pourquoi ? Parce que je le savais. Monter sur une scène devant des milliers de personnes, ce n’est pas normal. Les artistes ne sont pas normaux, ils ont un ego démesuré. Quand les salles sont pleines, c’est grâce à eux. Quand elles sont vides, c’est la faute du producteur. Voilà. Quand on sait ça, on ne s’attend à rien.

 

Je pensais que vous aviez peut-être mis trop d’affect avec certains artistes…

 

Mais c’est le cas. C’est certain.

 

Donc, il y a forcément eu de la déception.

 

Oui, mais vous savez, autour de moi, il y a beaucoup de gens qui aiment une personne sans que ce ne soit réciproque. C’est comme ça. Malgré tout, au cours de ma carrière, je n’ai bien travaillé que lorsque j’aimais l’artiste. Je dis toujours que je ne travaille bien avec quelqu’un seulement si c’est un artiste pour lequel je paierais ma place.

 

 

Ouvrons le chapitre Eddy Mitchell. En 2010, vous déclariez que malgré près de quarante ans de collaboration commune, cela faisait seulement dix ans que vous considériez être amis.

 

C’est vrai. Eddy est quelqu’un de très pudique et très secret. Il met beaucoup de temps à accorder sa confiance et à ouvrir les portes de son âme et de sa maison. Par contre, une fois qu’il l’a fait, je pense qu’il faut vraiment le décevoir pour que ses portes se referment.

 

Tout ça s’est fait progressivement ?

 

Oui, je pense que c’était progressif chez lui. Et puis, un soir, on rentrait d’un concert en Sologne, en plein été. Il était deux heures du matin, il y avait du brouillard, il pleuvait. On était tous les deux dans la voiture que je conduisais, comme toujours. Je lui ai dit : « J’en ai marre, ça fait trente ans qu’on bosse ensemble et tu ne m’as jamais dit que tu étais content ! ». Il m’a répondu (il mime Eddy Mitchell se tenant à la poignée de la voiture) : « Tu devrais savoir que quand je ne dis rien, c’est que je suis content ».

 

C’est une conversation qui a compté…

 

Oui, ça a compté. D’ailleurs, le lendemain, il a appelé son agent de cinéma en lui disant qu’il voulait que je touche 5 % sur ses contrats de cinéma. Comme il est incapable de mettre des mots sur ce qu’il ressent, je crois que c’était sa façon de me prouver qu’il était réellement content de mon travail.

 

Méritiez-vous cet intéressement sur ses contrats ?

 

Non, puisque je n’ai rien à voir avec ses activités au cinéma. J’apprends qu’il tourne un film quand il signe son contrat, je suis invité à une projection privée et ça s’arrête là.

 

Vous parliez des pertes connues sur certains spectacles de Michel Berger. Cela a-t-il également, de façon ponctuelle, été le cas avec Eddy ? Je pense notamment au concert très ambitieux de 1984 mis en scène par Jérôme Savary…

 

Je ne crois pas que l’on ait perdu, ou alors très peu. Avec Eddy, il y a eu certains spectacles où on n’a pas gagné beaucoup, voire pas gagné. Mais on n’a jamais perdu d’argent.

 

Suite à ce show de 84, vous êtes-vous montré réticent à l’idée de produire à nouveau ce type de spectacle ?

 

Oui, pour la simple et bonne raison qu’Eddy n’aime pas faire ça, ce n’est pas son univers. L’erreur a été d’accepter ce projet. Il avait l’impression d’être utilisé, de ne pas faire son métier de chanteur et d’être devenu meneur de revue ! Eddy, quand il dit oui à quelque chose, il va au bout du truc. Il a donc été au bout, mais sans y croire et sans aimer ce qu’il montrait sur scène. Pour lui, comme pour moi, ça reste un mauvais souvenir.

 

Lorsqu’il a décidé d’arrêter les tournées, il  a évoqué une certaine lassitude, une fatigue physique et mentale. Est-ce quelque chose que vous aviez perçu ?

 

Bien sûr. Nous en avions parlé. De toute façon, Eddy a trop de respect pour son  public pour faire un spectacle minable ou juste moyen. Je sais qu’il a regretté d’avoir assisté à certains spectacles d’artistes vieillissants. Moi, je l’ai vécu avec Léo Ferré, avec Henri Salvador. Pour eux, la dernière tournée, c’était vraiment celle de trop. Je pense que ça pourrait arriver à Aznavour également. Même s’il en gagne, Eddy ne fait pas les tournées pour l’argent. Voilà. Après, je savais que c’était inéluctable. Pour autant, je n’avais pas forcément programmé la dernière pour 2011. Ça aurait pu être en 2014, par exemple. En préparant cette tournée 2010/2011, il m’avait dit : « On y va et, si j’en ai marre, j’annoncerai que c’est la dernière ». Je lui ai répondu qu’il était préférable qu’il l’annonce avant car, en l’annonçant en cours de tournée, il s’exposait au risque que les gens pensent que ça ne marche pas et que cette annonce est la conséquence d’un éventuel échec. J’étais convaincu qu’il fallait l’annoncer avant pour éviter toute ambiguïté avec son public. Vous savez, tel que je connais Eddy, il ne fera plus de tournée.

 

Aviez-vous noté certains signes avant-coureurs lors de la tournée « Jambalaya », en 2007 ?

 

Oui, d’autant que ce n’était pas un bon spectacle. C’est l’un des plus mauvais qu’on ait fait ensemble. Le groupe américain était moyen, le décor aussi. Je crois qu’on a eu tout faux. Mais ce n’est pas ça qui a précipité les choses. Il avait été très malade un moment (NDLR : Dans son livre d’entretiens avec Didier Varrod, Eddy Mitchell révèle avoir été atteint d’un cancer il y a une dizaine d’années). Suite à ça, on avait repris une tournée et il se sentait fatigué. En 2010, je crois qu’il a anticipé, de peur de décevoir. Il préfère faire une tournée de moins, plutôt que celle de trop. Je crois que c’est tout à son honneur.

 

Avez-vous tenté de le convaincre de revenir sur sa décision ?

 

Non. Eddy, c’est quelqu’un qu’on ne fait pas revenir sur une décision. Quand il me l’a dit, c’était pensé, réfléchi. Il avait tout retourné dans tous les sens, il en avait discuté avec sa femme. Voilà. Ma chance, c’est qu’au moment où Eddy m’annonce qu’il arrête, un ovni est apparu dans ma vie professionnelle. Un ovni qui fait que j’ai du travail pour les dix, quinze ans à venir (sourire) !

 

Vous parlez de Constance (NDLR : Comédienne et humoriste). Pour conclure sur Eddy Mitchell, il a malgré tout laissé planer le doute sur des possibles concerts à Paris…

 

C’est vrai, mais ça ne sera pas cette fois (NDLR : « Héros », le nouvel album d’Eddy Mitchell, est dans les bacs depuis le 4 novembre).

 

Avec un prochain album, dans quelques années, tout est possible…

 

Le prétexte de l’album n’est pas obligatoire. Si Eddy décide de faire un truc, il n’a pas besoin d’un album. Il faudrait un élément extérieur, un truc extraordinaire, une idée exceptionnelle. Sans ça, non. D’ailleurs, ça ne lui manque pas. En tout cas, il ne m’en parle pas. L’actualité, c’est le théâtre, en février.

 

C’est étonnant puisqu’il avait été très mitigé sur sa première expérience au théâtre (NDLR : « Le temps des cerises » avec Cécile de France). Un univers qu’il a souvent qualifié de « poussiéreux ».

 

Il le dit toujours !

 

Dépoussiérer ce milieu, est-ce votre rôle de producteur ?

 

Vous savez, à l’âge que j’ai, il faut déjà que je commence à me dépoussiérer, moi (sourire) ! Plus sérieusement, je pense qu’il a beaucoup trop exagéré dans sa critique du théâtre. Il a dit qu’il n’en ferait plus jamais, etc. Un jour, je lui ai dit qu’il devrait arrêter de répéter ça car il se pourrait bien que je trouve une idée qui le pousse à y retourner. Il m’a répondu : « Jamais ! ». Je lui ai proposé « Un singe en hiver » et il m’a dit oui ! Aujourd’hui, il me raconte qu’il a accepté parce qu’il était persuadé que je n’obtiendrais pas les droits…

 

C’est la légendaire mauvaise foi d’Eddy Mitchell…

 

C’est le roi de la mauvaise foi ! L’empereur ! Mais il sait que je sais (sourires).

 

En préparant cette interview, votre fils m’a dit : « Professionnel, mon père est mort dix fois ». Partagez-vous cette analyse ?

 

Je ne crois pas être mort dix fois. Je suis mort dans les années soixante-dix, après avoir quitté Hallyday. Une deuxième fois en 93, quand j’ai tout arrêté hormis Eddy. Et puis, j’aurais pu mourir en 2011, après son dernier concert. Je n’avais rien d’autre…

 

 

À chaque fois, vous avez su rebondir. En 2011, avec Constance, avez-vous rebondi aussi haut que vous l’espériez ?

 

(enthousiaste) Ah oui ! Je vous donne rendez-vous dans dix ans ! Ça va être énorme.

 

Le marché de l’humour est ultra-concurrentiel…

 

Oui, mais elle est unique. Ce n’est pas une humoriste, c’est une comédienne. C’est un mélange de Jacqueline Maillan et de Nina Hagen. C’est quelqu’un qui va pouvoir faire des comédies musicales, des films et des pièces de théâtre en vedette. Là, elle en est déjà à son deuxième one-woman-show et ça marche bien ! Constance, elle va faire une carrière énorme. À l’âge que j’ai, avoir Eddy Mitchell, dont je gère la carrière de façon très agréable, et Constance, qui est en pleine explosion, ça me va très bien. Après, si quelque chose arrive et que j’aime, pourquoi pas. Là, par exemple, j’ai eu un coup de cœur pour quelqu’un que je regrette de ne pas avoir découvert… c’est Stromae ! C’est du pur génie ce mec ! Demain, vous me mettez Stromae, je repars. Avec Benjamin Biolay ou Jeanne Cherhal, non merci.

 

Constance a été très exposée médiatiquement (NDLR : pensionnaire de l’émission « On n’demande qu’à en rire » diffusée quotidiennement durant trois saisons sur France 2). Cette aventure à la télé s’est mal terminée. Elle est l’une des seules à avoir délibérément quitté le programme…

 

C’est la seule. Elle a arrêté parce qu’elle en avait marre d’être traitée de façon très moyenne. Elle en avait marre qu’on l’oblige à faire des sketchs sur des sujets scabreux, pour qu’au final le jury de l’émission lui reproche de faire des choses scabreuses et osées. Elle n’avait pas le choix puisque le thème lui était imposé.  Elle en a eu assez de cette hypocrisie. Ce que j’apprécie chez Constance, comme chez Eddy, c’est qu’ils disent ce qu’ils pensent. Constance agit selon ses croyances et selon ses désirs. Elle a eu la politesse d’aller voir la productrice de l’émission, Catherine Barma, pour lui faire part de son mal-être et de son envie de quitter l’émission. Barma, au lieu de la rassurer et de la convaincre de rester, a répondu : « Tu nous quittes ? Ta carrière est finie ! ». Il n’y a qu’à voir où elle en est aujourd’hui. Les salles sont pleines et la chaîne Teva vient de la signer dans un programme court. Elle tourne également cinq jours dans un film et vient de passer un casting pour un premier rôle dans un téléfilm. Elle n’arrête pas. Alors que « On n’demande qu’à en rire » s’est arrêtée faute d’audience. Cherchez l’erreur…

 

L’émission a, malgré tout, été un tremplin…

 

Elle ne le renie pas, mais elle dit aussi qu’il fallait que ça s’arrête. Franchement, c’était un peu les jeux du cirque. Ils écrivaient énormément, tout ça pour entendre dire que c’était à chier…

 

D’autant que ces remarques émanaient de gens qui n’avaient pas forcément la légitimité pour juger…

 

Oui, surtout ! Les carrières de Barma et Benguigui ne leur permettent pas de donner des conseils en humour ! Benguigui, avec d’autres comédiens, il faisait une première partie de Jonasz à l’Olympia. Tous les soirs, ils se faisaient jeter ! Tous les soirs ! Là, il vient de jouer au Théâtre Hébertot une pièce qui s’est arrêtée faute de spectateurs… Alors, quand je le voyais donner des conseils à Constance…

 

Après ce long entretien, je me pose une question : comment avez-vous réussi à naviguer si longtemps dans un milieu qui vous ressemble si peu ?

 

Parce que ce n’est pas mon milieu. Je suis ami avec Eddy Mitchell, avec Constance. D’ailleurs, je serai ami avec eux même si je n’étais pas leur producteur. Mais sinon, je ne fréquente pas ce milieu. Je ne vais jamais aux premières et vous ne me verrez jamais en photo dans les magazines. Là, par exemple, je me suis remarié après vingt ans de vie commune. Mes témoins étaient Eddy et Constance et pourtant vous n’avez pas vu une photo dans Paris Match ou dans Gala. A ma place, d’autres auraient alerté la presse…

 

En tout début d’interview, vous me disiez que vous livrer ainsi était difficile, que ça pouvait créer chez vous un mal-être. Je n’ai peut-être pas posé les bonnes questions, mais ce n’est pas le sentiment que j’ai eu. Ça n’a pas été si douloureux, finalement…

 

Ça l’est toujours, vous savez. Car chaque bon souvenir cache un mauvais souvenir…

 

Crédit photo à la une : Tony Frank (reproduction interdite)

 

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5 commentaires

  1. Très intéressant, vivifiant. J’aime cette philosophie de l’indépendance, d’une certaine intransigeance qui s’appelle aussi l’intégrité et vivre debout comme aurait dit Brel.
    Ces gens font les choses qui les mènent parce qu’ils font les choses qu’ils aiment, en êtres libres.
    Bravo!

  2. Voila un monsieur que j’aimerai connaitre.Son admiration pour l’homme et bien sur l’artiste Eddy Mitchell rejoint l’admiration que je porte à Eddy.

    Je suis fan d’Eddy depuis 1961, et le duo de ces 20 derniéres années fait plaisir à voir.

    Ce sont des HOMMES vrais , sincères, professionnels, respectueux, humbles et surtout sans langue de bois; c’était normal qu’ils s’entendent aussi bien. Merci à eux pour ce qu’ils nous apportent.

  3. C’est bien comme je te connaissais. Un mariage avec … mon homonyme ! alors encore de nombreuses années de bonheur à vous deux .

  4. ja dore tai chansion vin tu a bruxelles un jour je chante si sa tinteres pour une promere partie sai posible da voir ton derme cd sine de toi a la maison rendestde 10 b ninouve 9400 mon fan sai claude fancois je chante du cloclo tu la bin conu sai tai ton epoque

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